Gynécologie-Obstétrique · Médecine Interne
Protéinurie
Physiopathologie, Diagnostic et Prise en Charge Clinique
Outil 2025 KDIGO 2024 CNGOF 2023 ISSHP 2022 HAS Dr Kara-Zaitri M.A.
1Définition

La protéinurie est la présence anormale de protéines dans les urines. L’excrétion physiologique est inférieure à 150 mg/24 h chez l’adulte (dont l’albumine < 30 mg/j). Elle est fréquemment découverte de façon fortuite lors de bilans systématiques (consultations de grossesse, médecine du travail, bilans scolaires).

⚠ Toute protéinurie confirmée et permanente doit être considérée comme le signe d’une maladie rénale jusqu’à preuve du contraire et impose un bilan étiologique structuré.
2Classification KDIGO 2024
ℹ Le terme « microalbuminurie » est obsolète. KDIGO 2024 classe l’atteinte selon 3 stades (A1, A2, A3) basés sur l’albuminurie.
Stade KDIGORapport P/C (mg/mmol)Rapport A/C (mg/mmol)Protéinurie 24h équivalente
A1 — Normal< 15< 3< 150 mg/j
A2 — Modéré15 – 503 – 30150 – 500 mg/j
A3 — Sévère> 50> 30> 500 mg/j
Syndrome Néphrotique> 300> 220> 3 000 mg/j
3Méthodes d’évaluation
MéthodePlace en pratiqueAvantages & Limites
Bandelette urinaireDépistage 1re ligneRapide. Ne détecte que l’albumine. Faux positifs (urines très alcalines). Faux négatifs (Bence-Jones, myoglobine).
Rapport P/C ou A/C ★Recommandé en 1re intention (KDIGO 2024)Sur simple échantillon (2e miction du matin). Évite les erreurs de recueil. Corrélation > 0,9 avec P/24h.
Protéinurie / 24hSeconde intentionGold standard. Recueil contraignant. Utile pour suivi spécialisé.
Électrophorèse des protéines urinairesBilan étiologiqueCaractérise le profil : albumine (glomérulaire), bas PM (tubulaire), pic monoclonal (surcharge).
📌 Protocole recueil 24h : Jeter la 1re miction du matin du jour J → recueillir toutes les urines dans un bidon → inclure la 1re miction du lendemain matin → conserver à +4°C jusqu’à envoi.
💡 Le rapport Protéinurie/Créatininurie (P/C) sur échantillon unique (idéalement le matin) est le standard actuel (HAS, KDIGO 2024) pour s’affranchir du recueil des 24 heures.
🧮  Calculateur P/C & A/C
Stade
Texte structuré pour le dossier médical

    
1Barrière glomérulaire de filtration

La filtration rénale est assurée par une barrière tri-composante hautement sélective :

  • Endothélium fenêtré des capillaires glomérulaires — filtre mécanique initial
  • Membrane basale glomérulaire (MBG), chargée électronégativement — repousse les protéines anioniques (albumine) par barrière de charge
  • Podocytes — cellules épithéliales reliées par des pédicelles ; leur intégrité conditionne la sélectivité de la filtration
◈ La lésion des podocytes (podocytopathie) est le mécanisme central des glomérulopathies primitives. La réabsorption tubulaire des protéines de faible PM est médiée par le complexe mégaline/cubiline (saturable).
2Les 4 mécanismes de la protéinurie
●  Glomérulaire
Altération du filtre glomérulaire (podocytes / MBG)
Sélective : albumine dominante (> 80 %) → Lésions minimes.
Non sélective : toutes protéines → Lésions structurelles sévères.
Abondance : Souvent > 1 g/j, jusqu’au syndrome néphrotique.
●  Tubulaire
Défaut de réabsorption proximale (mégaline/cubiline)
Passage de protéines de bas poids moléculaire (β2-microglobuline, lysozyme).
Causes : Médicaments néphrotoxiques, Syndrome de Fanconi, NIC.
Abondance : Modérée (< 2 g/j).
●  Surcharge
Surproduction d’une protéine sanguine anormale
Dépassement des capacités tubulaires de réabsorption.
Causes : Chaînes légères (Myélome), Myoglobine (Rhabdomyolyse), Hémoglobine (Hémolyse).
⚠ Invisible à la bandelette urinaire standard.
●  Fonctionnelle
Transitoire et réversible, sans lésion structurelle
Modifications hémodynamiques rénales (fièvre, effort intense, insuffisance cardiaque, hypothermie).
Abondance : Toujours < 1 g/j. Disparaît au repos.
3Protéinurie Orthostatique — Le Piège
⚠ Piège diagnostique classique : fréquente chez l’adolescent (prévalence 2–5 %). Entité bénigne à ne pas méconnaître.

Protéinurie présente le jour (debout) mais absente la nuit (décubitus). Fonction rénale strictement normale, pas d’HTA.

  • Diagnostic : Rapport P/C sur les urines du lever (décubitus) vs urines de fin de journée (orthostatisme).
  • Conduite : Rassurer. Surveillance annuelle. Aucun traitement, ni biopsie.

Première cause d’IRC terminale. Le dépistage se fait par le rapport Albuminurie/Créatininurie (ACR) annuel.

  • Stade A2 (3–30 mg/mmol) : Hyperfiltration et début de lésion.
  • Stade A3 (> 30 mg/mmol) : Déclin progressif du DFG.
  • Traitement : Contrôle strict TA/HbA1c + IEC/ARA2 + iSGLT2 (dapagliflozine, empagliflozine) hautement recommandés pour freiner la progression (études DAPA-CKD, CREDENCE).
  • Syndrome Néphrotique Lésions Minimes (LGM) : Enfant ++. Début brutal, protéinurie très sélective. Très corticosensible.
  • Glomérulosclérose Focale Segmentaire (GSFS) : Adulte/Ado. Non sélective, HTA fréquente. Corticorésistance possible.
  • Glomérulonéphrite Extramembraneuse (GEM) : Adulte > 50 ans. Recherche Ac anti-PLA2R. Attention au risque de thrombose de la veine rénale.
  • Néphropathie à IgA (Berger) : Homme jeune. Hématurie macroscopique per-infectieuse + protéinurie.
  • Néphropathie Lupique : Touche la femme jeune. Protéinurie + hématurie + Ac anti-ADN natif + baisse du C3/C4. Biopsie obligatoire (Classes I à VI).
  • Amylose AL ou AA : Protéinurie massive. Diagnostic par coloration Rouge Congo sur biopsie (glandes salivaires accessoires ou rein).
  • Infectieuses : Post-streptococcique, Hépatites B/C, VIH.
🚨 Bandelette urinaire NÉGATIVE car elle ne détecte pas ces protéines. Diagnostic par électrophorèse des protéines urinaires (EPU).
  • Myélome multiple : Chaînes légères d’immunoglobulines (Protéine de Bence-Jones). Toxicité tubulaire (rein myélomateux).
  • Rhabdomyolyse : Myoglobine libre suite à une destruction musculaire (CPK >> 10 000 UI/L). Urines « porto ».
  • Hémolyse intra-vasculaire : Hémoglobine libre (paludisme, crise drépanocytaire).
  • Orthostatique : Adolescent, bénigne. Recueil fractionné pour diagnostic.
  • Effort physique : Transitoire, réversible en 24–48h.
  • Fièvre : Protéinurie modérée, réversible après apyrexie.
  • Insuffisance cardiaque : Liée à l’hypoperfusion et à la congestion rénale.
≈Tableau synoptique des étiologies
TypeMécanismeNiveauSigne clé
Glomérulaire primitiveLésion podocytaire / MBGVariable (modérée à massive)Syndrome néphrotique possible
Glomérulaire secondaireAtteinte systémiqueModérée à sévèreMaladie causale identifiable
TubulaireDéfaut réabsorptionModérée (< 2 g/j)Protéines non-albumine, glycosurie
SurchargeSurproduction protéiqueVariableBandelette négative, EPU positive
FonctionnelleHyperperfusion transitoireFaible (< 1 g/j)Facteur déclenchant identifiable
OrthostatiquePosturale, bénigneModéréeAdolescent, disparaît en décubitus
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Protéinurie et Grossesse (ISSHP 2022 / CNGOF 2023) Le DFG augmente de 50 % au 1er trimestre. Les seuils de tolérance rénale sont redéfinis.
1Seuils Diagnostiques

Le seuil pathologique de protéinurie est doublé pendant la grossesse par rapport à la population générale.

  • Rapport P/C : Pathologique si ≥ 30 mg/mmol (soit ≈ 300 mg/g).
  • Protéinurie des 24h : Pathologique si ≥ 300 mg/24h.
  • Note CNGOF 2023 : La BU à 1+ justifie la réalisation systématique d’un rapport P/C quantitatif.
2Diagnostic de la Prééclampsie (PE)
🚨 Prééclampsie = HTA gestationnelle (≥ 140/90 après 20 SA) + Protéinurie ≥ 300 mg/j (ou P/C ≥ 30 mg/mmol)
💡 Nouveauté ISSHP 2022 : La prééclampsie peut être diagnostiquée même sans protéinurie si l’HTA est associée à une dysfonction d’organe maternelle (thrombopénie, ASAT/ALAT > 2N, Créatinine > 90 μmol/L) ou à un RCIU sévère d’origine vasculaire.

Signes de sévérité (PE Sévère) justifiant une extraction :
HTA ≥ 160/110, HELLP syndrome, signes neurologiques (céphalées, phosphènes), oligurie, OAP, barre épigastrique.

3Marqueurs Angiogéniques (sFlt-1 / PlGF)

Utiles pour le diagnostic différentiel et l’exclusion de la prééclampsie à court terme.

  • Ratio < 38 : Valeur prédictive négative > 99 % pour écarter une PE dans la semaine qui suit.
  • Ratio > 85 (avant 34 SA) : Hautement prédictif de prééclampsie.
4Néphropathies Chroniques et Grossesse
SituationImpactSurveillance spécifique
Néphropathie diabétiqueRisque RCIU, PE surajoutée, aggravation IRCRapport P/C mensuel, fond d’œil, TA bi-hebdo
Lupus (GN lupique)Risque poussée, RCIU, perte fœtaleBilan immunologique mensuel, P/C bi-mensuel
Néphropathie à IgAFavorable si DFG > 60 et P < 1 g/j avant grossesseRapport P/C mensuel
Syndrome néphrotiqueRisque thromboembolique élevéAlbumine sérique mensuelle, HBPM à discuter
ℹ Confirmer sur 2 mesures à ≥ 3 mois d’intervalle avant d’engager un bilan étiologique complet — sauf protéinurie abondante ou contexte clinique urgent.
1Algorithme de 1re intention
1
Confirmer et quantifier
Rapport P/C sur échantillon du matin (évite le piège orthostatique). Confirmer à 3 mois si < 3 g/j.
2
Éliminer un faux positif
ECBU systématique (l’infection ou l’hématurie urologique fausse la quantification).
3
Évaluer l’impact rénal
Créatininémie + estimation du DFG (CKD-EPI). Ionogramme (kaliémie). Uricémie.
4
Analyser le sédiment
Recherche de microhématurie. Présence de cylindres hématiques = Glomérulonéphrite aiguë.
5
Orienter (Électrophorèse des protéines urinaires)
EPU : différencie albumine (glomérulaire) / bas PM (tubulaire) / pic monoclonal (surcharge).
6
Bilan étiologique orienté
Glycémie + HbA1c · Bilan lipidique · NFS · Albumine sérique · AAN, C3/C4, anti-ADNn (lupus ?) · EPPS.
2Quand référer au Néphrologue ?
  • Protéinurie > 1 g/j persistante ou Rapport P/C > 100 mg/mmol.
  • Tableau de Syndrome Néphrotique (P > 3 g/j + Albumine sérique < 30 g/L).
  • Protéinurie associée à une hématurie microscopique glomérulaire (suspecte de maladie de Berger, Lupus, Vasculite).
  • Baisse inexpliquée du DFG < 60 mL/min.
  • Suspicion de myélome (pic à l’EPU).
3Principes thérapeutiques généraux

Le traitement dépend de la cause, mais la stratégie néphroprotectrice et antiprotéinurique de base inclut :

  • Contrôle tensionnel : Cible < 130/80 mmHg.
  • Blocage du SRAA : IEC ou ARA2 en 1re ligne (contre-indiqués en grossesse). Cible : baisse de 50 % de la protéinurie.
  • Inhibiteurs SGLT-2 : Dapagliflozine/Empagliflozine. Indiqués si DFG > 20 mL/min (sauf diabète type 1 et polykystose). Hors grossesse.
  • Régime : Restriction sodée (< 6 g/j) et apports protéiques normaux (0,8 à 1 g/kg/j).
Dr Kara-Zaitri M.A.
Gynécologue-Obstétricien · Tlemcen, Algérie
Usage médical exclusif — Ne se substitue pas au jugement clinique
Sources : KDIGO 2024 · CNGOF 2023 · ISSHP 2022 · HAS
Mise à jour : 2025